Jean-Michel Alberola l’œuvre imprimé & l’estampe originale

Comme pour tous les artistes de la collection « faire bonne impression » (bois gravé réalisé avec l’atelier de Jean-Marie Picard)  la réalisation et l’édition d’estampes est une partie essentiel du travail de Jean-Michel Alberola.

Ci dessous, extraits de son entretien avec Marie-Cecile Miessner et Celine Chicha à l’occasion de la publication du catalogue de l’exposition « Jean-Michel Alberola, l’œuvre imprimé » édité par la Bibliothèque nationale de France/Ereme – en 2009

Celine Chicha  / Pouvez-vous nous  parler de  cette idée de  transmission par l’édition à laquelle vous tenez ?

JMA : Pour moi, ce qu’il y  a de formidable dans les éditions, c’est cette idée que lorsque je fais une lithographie ou une gravure, c’est une œuvre unique et qu’ensuite, c’est la multiplication de cette œuvre unique qui l’embellit  «culturellement » ou plutôt politiquement. Cela passe par l’échange.

Lorsque je  fais un tableau qui est acheté par un collectionneur, le collectionneur l’amène chez lui et plus personne ne le voit, tandis qu’une lithographie reste toujours visible. Finalement, le monde des éditions correspond, pour ce qui est de cette visibilité, au musée. C’est un peu du même ordre. La présence n’est plus soustraite à la visibilité. On peut aller chez Item, Crommelynck et Linard, mais aussi dans les artothèques qui font un travail formidable, pour voir une édition: c’est accessible comme une œuvre dans un musée…

… Il y a cette idée de chef-d’œuvre, de pièce unique. Beaucoup de collectionneurs n’acquièrent pas d’estampe, car ils ne veulent pas partager la propriété d’une œuvre. Cela obéit à la conception pyramidale de la société française. L’idée de démocratie ne s’accomplit pas totalement dans le marché de l’art. Les achats d’œuvres d’art sont très conditionnés par l’idée de pouvoir et le pouvoir ne se partage pas. Comme les classes sociales sont  toutes  plus ou moins jalouses où envieuses de la classe supérieure, les classes moyennes – des gens qui ont acheté des éditions pendant un moment – adhèrent à cette conception pyramidale en souhaitant  posséder une œuvre unique. Une opération symbolique s’accomplit chaque fois avec l’achat d’une œuvre unique : on en arrive à penser que la valeur d’échange est supérieure à la valeur d’usage.

affiche de Jean-Michel Alberola pour le « MOIS DE L’ESTAMPE A PARIS » 1999 organisé par l’association « LES ATELIERS Estampes Originales Contemporaines

Marie-Cecile Miessner : Parleznous de lraison « politique » pour laquelle vous faites des éditions. Est-ce une manière de faire  partager votre  travail ?

JMA :Disons que la  raison est  politique mais aussi économique puisqu’il s’agit de  l’accessibilité aux œuvres. Les  éditions portent en elles-mêmes une critique de l’idée de propriété. Lorsqu’on possède une lithographie, on n’est que le 30e propriétaire de l’œuvre, si la lithographie est  tirée à 30 exemplaires ; il y a un  partage de cette idée de propriété. Lorsqu’on a un tableau, on ne le partage avec personne…

… Lorsque je suis en crise de fabrication ou d’invention, lorsque je n’arrive pas à peindre ou à dessiner, la seule chose qui reste, ce sont les éditions. Je n’ai jamais  arrêté. En 1993, j’ai arrêté de peindre pendant à peu près deux ans, mais j’ai continué à faire des éditions…

…À propos du multiple : il y a quelqu’un de précurseur dans ce domaine, c’est  Marcel Duchamp. L’œuvre de Duchamp, dès le ready-made, est une critique formidable de la valeur économique de l’œuvre d’art : il a fait des multiples le plus souvent possible, des objets, des gravures d’après Cranach, Courbet…

Dans sa suite, d’autres personnes ont travaillé cette idée de multiples, Robert Filliou et tous les  artistes de  Fluxus, Dieter Roth, George Brecht, Ben Vautier, etc.

Estampe originale au pochoir : Jean-Michel Alberola / atelier Bruno Jacomet – Paris / Avignon –

collection Fondation Audika-1995